Sierra
2550 metres. Ici commence la zone de haute altitude.Un panneau egrene la longue litanie des risques et des precautions a prendre. Une barriere bloque le passage aux automobilistes souvent mecontents de ne pouvoir entrer directement dans la couche d'ozone y cracher leurs gazs d'echappement. Un factionnaire est charge de l'ouvrir aux vehicules autorises a grimper les derniers kilometres de la route la plus haute d'Europe. Essentiellement des camions charges jusqua la gueule qui vont et viennent en renaclant dans la declive. Mains gantees, bonnet visse sur la tete, il fait le pied de grue dans sa guerite en bois. Un militaire un peu deseuvre et coi lui tient compagnie. Le froid semblent lui avoir scelle les levres. Le froid. Supportable, mais le vent qui sevit sur ces hauteurs le rend mordant, le pousse et l'infiltre jusquaux os. Brrr... Cela fait 40 km que je grimpe a la vitesse, tout bonnement fuligineuse, de 5,5 km/h. C'est beau d'etre en montagne, mais a cette vitesse cest quon a affaire a un fort denivele et que notre horizon se reduit au m 2 d'asphalte qui entoure la roue avant et le guidon. Comme un ring ou le vent decoche ses crochets. Embardee a droite, embardee a gauche, selon les lacets. Le nez dans le guidon, on encaisse. Et quand on le releve, on a l'impression que la montagne espiegle dans le ciel en a profiter pour sauter d'un cran. Subdivision de l'espace et du temps, point ultime qui se rapproche mais qu'on atteint jamais, comme dans la théorie de Zénon d'Elée
. Sysiphe qui soupire avant detre en haut.
Je decide de bivouaquer et d'arracher les derniers metres le lendemain. Nuit blanche avec un vent a decorner les quelques bouquetins que j'ai apercu tout a l'heure fouler d'un sabot alerte le substrat rocheux. Vent qui joue dans les derniers pins avant un monde exclusivement mineral, inorganique, dans les pins et sur mes nerfs, et qui va, j'en ai l'impression, desarconner, dechirer ma tente et m'y enrouler comme une vulgaire momie. En fait je comprends le lendemain, en montant à l'assaut du sommet, qu'il etait juste en train de preluder, premieres saccades d'un long crescendo. Maintenant que le prepose a la barriere, apres m'avoir avec mauvaise grace ( apres cet effort, je me sentais en droit d'esperer quelque grace, et mauvaise ou grace, cela desaltere aussi surement ) accorde quelques gouttes d'eau m'ouvert la porte des cieux, ou peut-etre devrais-je dire de la boite de Pandore, il se rue sur moi et me tire à hue et a dia avec une deroutante opioniatrete, escorte par le froid, la fatigue, et cette espece d'electricite qui met le corps sous tension quand on sue par grand froid. 2600...2700...2800... 3000... La route est deserte. >Heureusement, parce qu'à cette hauteur elle se fait de plus en plus etroite, presque toujours ravinee d'un cote et balayee par un vent qui n'a de cesse de forcir. On n'esquive pas les salves, mais on peut se menager une marge de securite en roulant toujours cote remblai, quitte à rouler à gauche. 3100...3200... J'ai maintenant atteint les premieres neiges, dont le pic Veleta tout proche et les sommets avoisinants sont taveles, et qui commencent a recouvrir en plaques intermittentes la chaussee de moins en moins carrossable. 3300... Les pneus crissent tour à tour sur les plaques de neige et les pierres inegales qui ont definitivement remplace l'asphalte. Le refuge n'est plus qu'a quelques metres. La route et les petits chemins pierreux qu'empruntent les marcheurs finissent par converger vers le meme point ultime. Ils ont l'air de trancher la montagne dans le vif, de la sabrer du bas jusqu'à son sommet. La route sur laquelle je roule, au contraire, s'insinue, se glisse entre les replis de la roche, comme s'il fallait sans cesse tourner autour d'un ennemi, dejouer sa vigilance en restant sous le couvert du remblai avant de lui porter l'ultime estocade. Impression de pedaler a la cape comme un esquif pour eviter les deferlantes de la pierre. Mais les choses se gatent. Je suis pris dans epais drape de brume.Les ravins sont obstrues, je vois des silhouettes de marcheurs revenant du pic comme des limbes. A 2 km du refuge, qui m'apparait pourtant dans une trouee, je decide de rebrousser chemin.Le ciel plus haut a l'air d'un cul de sac. Je redescends en roue libre, tressautant comme une pierre dans un eboulis, m'ecoulant sur le flanc de la montagne comme le mercure vers le bas du thermometre. Le seul effort est celui des mains qui se crispent sur les freins et qui, sous l'effet de la vitesse, sont vite engourdies et bleuies par le froid. Mon guidon fait office de piano. J'essaie de clapoter des fugues ou des toccatas, musique et sang qui circulent, dans le long descrescendo de la route qui bientot se lisse et se deneige. J'ai peut-etre plus souffert dans ces premiers kilometres de descente que dans les derniers de la montee en raison de cette ecorchure du froid, comme si l'air etait devenu dur et coupant, le ciel un tesson de verre brise. A 1750 metres d'altitude, ma tete et mes mains baignent à nouveau dans l'air tiède et resineux que je lampe à longs traits.