Le train du désert

Publié le par Mickael


" Les wagons en furie s'enfuient " ( blaise Cendrars )

16H. Le train le plus long du monde a une heure de retard. Pourtant personne qui fulmine parmi les grappes de mauritaniens qui s'égrènent au long de la portée silencieuse du rail. On a l'habitude des contre-temps. D'aucuns sirotent le thé dans le sable, d'autres somnolent affalés, chamarrés dans les paquetages et les ballots. Au demeurant le train ferait bien fi des doléances des voyageurs, qui n'ont rien à faire ici. La vraie manne, ce n'est pas nous, c'est l'or, le fer, l'argent, le cuivre, le sel, tout ce que le désert mauritanien recèlent dans ses chaudes entrailles et qui, après avoir été convoyé par ce train légendaire, parfois traité dans le port de Nouadhibou, finit par être transbordé sur d'immenses cargos en partance vers les quatre coins du monde. C'est là que nous patientons, avec une vue plongeonte sur le port et sa flotille fantôme qui le hante. Bateaux de pêche mauritanien, palangriers, chalutiers, thonniers, sardiniers qui, faute d'avoir à leur bord un équipage formé et compétent, ne  naviguent plus que dans ces limbes. D'autres se sont éventrés sur des écueuils et des récifs , on peut suivre tout au long du littoral le cannevas des épaves, d'autres encore ont fini à la curée, dépecés, désossés par des societés étrangères. Discussions en catimini. Parmi les passagers qui attendent près du rail, 5 voyageurs qui par un incoercible tropisme ont fini par se retrouver assis dans un meme cénacle exclusif. La France, l'Australie et l'Angleterre vont partager le même wagon. Ahmed, le seul mauritanien , bien décidé à nous tenir lieu de cicérone, fait presque figure d'intrus . Mais c'est un habitué de la ligne, qui relie Nouadhibou à Zouerate en passant par Choum. Le train qui suture l'immensité désertique. On est content de l'avoir à nous côtés. Soudain la terre entre en gestation. Il semble qu'elle va s'ouvrir sous nos pieds comme une trappe . Le service à thé disparait en un tournemain, l'horizon qui vibre comme sous les coups d'un long et mystérieux archet est scruté par une myriades d'yeux . Tout le monde s'active . Maintenant c'est assourdissant, le train étire un long crescendo de wagons qui s'éraillent et freinent de croche en croche sur le rail indigné. " orage sous le crâne d'un sourd " ( cendrars ) . Zeus courroucé a troqué le char contre la locomotive . " Il faut savoir etre absolument moderne. " ( Rimbaud ) Un attroupement de mauritaniens se forme devant l'unique wagon pour passagers. On joue des coudes dans un frou de boubous et de sarouals. Les autres ont l'embarras du choix et rien à payer . Ahmed nous fait signe de monter par l'échelle fixée à l'un des wagons. Une chaîne s'organise pour passer les bagages par dessus bord. Bientôt tout le monde est confiné entre les quatre parois métalliques et rouillées du wagon entièrement vide. Tout le monde, sauf Alexandre, qui se hisse et s'arc boute, à califourchon sur le wagon alors qu'une première convulsion nous plaque contre les parois. C'est notre cheval de fer et de trait qui donne des coups de collier pour remettre en branle son long interminable charroi. Tout l'attelage est parcouru d'une onde de choc qu'on sent venir de proche en proche, de wagon en wagon, comme un coup de grisou horizontal. Le train poussivement paraphe le désert .Les wagons grincent comme les vertèbres. Nous sommes accrochés à l'un des derniers maillons de cette longue ossature qui se tord et se disloque sur les courbures du rails. Par moment le train embrasse presque tout le cercle à l'horizon. On dirait qu'il veut mettre l'espace en chaînes, soumettre le désert à ses fers. Maintenant sa vitesse et son élan résolvent l'étendue aride, nous passons outre les nappes lourdes et blanches du soleil. Les distances, tellement traîtres au marcheur ou au cycliste, sont peu à peu abolies. La traversée reste relativement longue: huit heures de traversée. L'australien, le plus décontracté de la bande, qui roule sa bosse depuis cinq ans à travers le monde, nous invite sur son tapis en peau de chèvre , butin de ces pérégrinations afghanes. L'un des anglais lit son roman devenu epileptique dans un agaçant déraillement, sautant une ligne sur deux, tombant sur les mots comme sur des traverses. Pour ma part je note mes premieres impression d'une main qui semble possédée. Nouvelle méthode d'écriture surréaliste. Les caractères s'écartent, se tamponnent comme les wagons du train. On passe de l'hiéroglyphe au caractere cunéiforme en passant par l'idéogramme. Je lirai cela plus tard comme les formules ésotériques d'un vieux grimoire , futures arcanes de la mémoire. Main de Jack Kerouac sous l'effet de la benzédrine. Lui aussi écrivait dans ses rapides de marchandise et ses omnibus,genoux croisés , la truffe à l'air, à vau l'eau dans l'Amérique injuriée. Ecriture instantanée qui obéit au tempo d'un train, se règle à l'étalon du pas ou des pédales. Ecriture qui restitue la marche. Chacun essaie de nouer le chèche du mieux possible ,devenu indispensable avec la vitesse. Les visages disparaissent sous les épaisses circonvolutions du tissu protecteur et sous les lunettes de soleil qui repoussent l'assaut groupé des fines particules de fer, scories scélérates u dernier chargement, où lèpre, écorchure des wagons eux mêmes. Alexandre, le seul à ne pas voyager incognito sous le précieux voile, reviendra de ce train comme une " gueule noire " de sa mine, le soir au coron. Le nez dans le terril! Par une drôle d'inversion, le visage d'ébène d'Ahmed a l'air d'avoir été passé à la cire. Un autre train arrive du désert chargé jusqu'à la gueule, relevé de loin en loin par de petits amas grisâtres. Quelques passagers, un pâtre avec ses moutons à demi caché sous le minerai . Flûte d'Arcadie perdue sous les percussions discordantes du métal. Les deux trains croisent le fer. Vacarne à réveiller tous les djinns.
La nuit descecend descend et s'assoit de ton son poids dans les wagons. Le soleil , espèce d'oeuf brouillé dans un réseau de fumée, crève et s'épanche dans un camaieu de rouge et de violet. Tout est tiré vers le bas, du paysage aux passagers qui s'inclinent pour la prière du soir où se couchent en rang contre les parois, genoux repliés , pour échapper à la bise pénétrante et mordante de la nuit. Le ciel maintenant se  précise. Etoiles transbordées dans les wagons béants. Impression que les choses reprennent de la hauteur, couchés comme nous sommes sur le dos, que le train suit des rails sidéraux, suite à quelque mystérieux aiguillage, que nous avons glissé sur la voie lactée. Ballast stellaire remuée sous nous roues . Les étoiles filantes se pressent au radiant , mais peut-être que ce sont les étincelles des pistons qui frottent et surchauffent.
Maintenant le train amorce une lente décélération. Ahmed, on ne peut plus sérieux, nous signale des djinns dans le coin. Il faut faire taire les essieux avant que les démons ne montent à l'abordage. Le cheval de fer passe au petit trot , on craint soudainement qu'il se cabre. Les roues, les moyeux, les pistons, tous les rouages assagis se mettent en sourdine. Et l'on repart, échappée belle, avec l'impression d'être passé entre Charybde et Sylla. Quelques arrêts, en plein désert avec parfoi un seul passager qui descend prestement et s'engouffre dans une  4 * 4 venue prendre le relais par une piste aboutissant au rail. Les wagons ont l'air de marcher comme des vases communicants.  Ces arrêtes confèrent à ce voyage un caractère hallucinatoire, elliptique. Deux gares, que nous traversons dans un épais brouet de lumière et de fumée. On roule entre deux eaux, entre peinture impresionniste et futuriste, dans des distorsion de métal et des diffractions de lumière. On voit aussi de ces scènes un peu phantasmagoriques dans les esquisses à l'encre de chine ou dans les eaux fortes de Victor Hugo . Ce voyage en train s'ouvrent sur des visions. Le train tisse le long des rails un échevau d'ombres et de clartés, clair obscur sans cesse reformulé par le mouvement. Les derniers wagons sont encore révélés dans des trouées livides que les premiers ont replongé dans l'obscurité fuligineuse.
Nous nous recroquevillons dans un long engroudissement. Le froid se répand dans le métal et dans nos moelles transies. Vivement l'arrivée! Arrivée qui ne ressemble à rien. Choum est un trompe l'oeil, pas de gare, pas de signal , rien que quelques baraquements et qu'un quai continu qui n'invite qu'à une chose : repartir. Seuls quelques phares de voitures "élucident "le tout. Evidemment ce n'est écrit Choum nulle part , et nos cerveaux un peu ralentis ne percutent pas qu'il faut sauter dans ce trou. Nous nous convertons vaguement. PLusieurs silhouettes découpent le tissus blafard des lanternes . Ahmed, qui dort à poings fermés, finit par se réveiller secoué par un prunier par nos deux anglais, jette un rapide coup d'oeil et nous lance son cri d'alarme : "c'est Choum!" Branle bas de combat, ou plutot sauve qui peut , par l'unique échelle du wagon . Notre vaisseau va bientôt sombrer dans l'obscurité, être immergé dans la vitesse et la nuit. Les plus vifs n'ont pas plus tôt sauté du wagon qu'une onde se propage, scélérate. La "bête humaine" se réveille, ses mécaniques s'engrènent et referment sur nous leur piège. Le train peu à peu gagne en vitesse. La poudre d'oxyde se reforme , c'est notre poudre d'escampette . Il faut sauter ! L'un des deux anglais et l'australien nous sont déjà dérobés par la distance et la nuit qui les a reçu tout en douceur. L'autre anglais cramponné sur le bord du wagon, tient à bout de bras mon vélo qui échappe aux mains d'Ahmed, obligé d'accélérer sa course pour rester à sa hauteur. Le vélo est finalement lâché par le bras tétanisé de l'anglais, reste suspendu quelques secondes par l'un des tendeurs et finit par atterrir, aussi délicatement qu'un avion en pleine jungle, dans les bras d'Ahmed à bout de souffle. Ne restent plus qu'Alexandre, toujours gueule de mécano à la Jacques Lantier , et moi , avec mon chèche qui fout le camp, pour clore cette épopée ferroviaire. Moins chargé que moi, il va sauter le premier de ses tréteaux en furie. Je le presse, à sa suite sur l'échelle, et le voit enfin sauter dans un cri qui est comme une pressentiment. Le train a pris trop de vitesse pour que des jambes humaines puivent suivre le rythme des roues. A défaut d'être Maurice Green, il va falloir la jouer à la Jean paul Belmondo, ou à la Tintin, c'est à dire ne pas perdre complètement la face en négociant un habile roulé boulé. Le sien est franchement raté et rallonge le cri, qui passe du "oh putain je vais me vautrer !" au " aie ! " . A mon tour . Je reste un peu interdit sur l'échelle à sonder la nuit et les yeux placides des mauritaniens débarqués plus à l'avant.Ca fonce, je n'ose pas. Le train convertit ma peur en vitesse . Il va falloir aller au charbon, ou plutot aux caillous, qui jonchent le sol mouvant. Une vision me projette en avant, seul dans ce wagon plombé pour huit heures de plus, à destination d'une ville enfoncée comme un clou en plein du désert, vision qui m'envoie finalement par dessus bord. Je regrette maintenant dee n'être pas passé par Saint Cyr ou West point, ou d'avoir manqué d'attention devant les prouesses de JP. Ca a bien du rouler quelques centimetres, mais j'ai surtout validé , des deux genous s'il vout plait, les lois maintenant irréfutables de l'inertie. Il me faudra marcher sur plus de deux cent metres pour, dans mes écorchures et mon hébetude, pour retrouver mes compagnons de bord, rangés comme des sardines ( ok guy? ) dans un pick up aux allures de ziggourat roulant. Des bagages qui montent, qui montent, et tout en haut,, mis en orbite,, mon vélo quelques accessoires en moins perdu dans la bataille, qui roulent des roues comme on roule des yeux dans le ciel écarquillé.

Publié dans cyclotropisme

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Tom 22/01/2007 16:22

Eh ben Mika il t'en arrive des belles! J'imagine ce qui passe par la tête au moment où il faut sauter :o) Mais comme le dit Fab, tu es plutôt expert en acrobaties, ça rajoute juste un trophée supplémentaire à ta liste de moults exploits galipettéidaux (?). J'espère d'ailleurs que pour le spectacle tu l'as fait en backflip ou autre figure artistique! ^^ En tous cas, toujours heureux d'avoir des nouvelles de toi! Tu es à Dakar alors en ce moment? Direction l'Argentine maintenant? J'en profite au passage pour te souhaiter également une excellente année et que ta route soit le moins semée d'embuches ! Prends soin de toi!

Fabien 22/01/2007 12:18

Que d'aventures dans ce voyage et en particluier avec ce train !! Heureusement que dans la famille, vous maitrisez les roulé boulé depuis 4 générations :)Au passage, je te souhaite une bonne année (à la bourre...), qu'elle t'apporte plein de beaux souvenirs de voyage, une bonne santé et une forme au top pour continuer ce pédalage impressionnant !C'est sympa de continuer à tenir ce blog, seul lien entre toi et nous, qui des fois nous demandons où est ce que tu peux bien être ! :)

gustave 19/01/2007 18:54

On se remit en route.Nous avançions gentiment, sans heurt, à vapeur modérée.Pas de furieuse hâte.Un rythme mesuré conduit aussi au but.Au plus sûrement.

gustave 19/01/2007 01:24

Cependant la vapeur nous emporte.

gustave faublert 14/01/2007 23:39

Des bandes de chanteurs viennent aussi, aux lanternes, faire le tour des cimetières où nous sommes, avec des tambourins qui battent au vieux rythmes arabe.Et puis, ce sont de longs aboiments de chients errants, des concerts infinis de grenouilles dans les marais, et pendant les intervalles de silence, les crissements de pneus du bon vieux mik.