Du Maroc à la Mauritanie

Publié le par Mickael

Il vaut mieux ne pas prendre tout ce qu'on dit pour argent comptant. Une distance kilométrique, une information topographique, sont souvent aussi flcutuantes que les cours de la bourse. Ce matin j'ai affaire aux spéculations d'un pseudo routard alarmiste, qui finalement me retiendra plus longtemps que les fonctionnaires mauritaniens dont il fustige la flegme et la bassesse. Sa femme est à côté pour pousser l'enchère. Le no man's land qui sépare le poste marocain du poste mauritanien prend au passage quelques kilomètres de sable et de cailloux. " Vous allez en chier " , voilà le verdict.  Je vais purger mes 9 km dans l'antichambre infernale de la Mauritanie. Et encore, on est mieux sur le seuil... La Mauritanie est le pire pays d'Afrique, improductif, anémié, un ventre à vide, ballonné par la faim et l'inflation. La pie de l'Afrique, qui va chaparder dans les nids limitrophes, le goupil un peu oisif qui substitue au travail la ruse et la malice ... Le couple un peu fat a trouvé une solution radicale: traverser le pays, fenêtres  hermétiquement closes pour se prémunir des moustiques et des relents, en profitant au passage de la nouvelle  nationale admirablement lisse qui leur permettra de tirer du pneu un trait rapide jusqu'au Sénégal, où l'Afrique tâcheronne retrouve un peu de sa dignité. Pays biffé . Un gros dogue aboie dans une sorte de cage en fer encastrée à l'arrière du véhicule... Je parie que sur la porte arrière sont fixés un casque colonial et une carabine .

Quelques kilomètres plus loin, la seule présence humaine est inscrite dans la pierre: de petits empilements de cailloux, ziggourats miniatures ou oeuvres de mystérieux géomanciens. Le paysage alentours est torturé , assemblage un peu baroque de plateaux gréseux qui sous l'effet de la chaleur ont l'air de coulisser les uns sous les autres où prennent des formes fantastiques, inquiétantes, et propres à l'inspiration. Saint Amant ou Théophile de Viau auraient parfaitement exploité cette veine géologique aux lentes métamorphoses.  Apreté minérale contre une voûte métallique. Pitons rocheux qui scandent et rythme l'espace, mamelons aux formes plus douces qui font penser aux chéminées aux fées de Capadoce. Evasion par les vases communicants. Correspondances géographiques . La route comme une ligne sismographique, instable , semble affiner , tailler ce paysage à petits coups de biseau, imprimant dans cette matière pourtant peu malléable ces caractères cunéiformes. Paradis pour les reptiles. Une espèce d'iguane, sa dépouille au bord de la route et le soleil qui dissoud la matière. Quelques rutilements sur sa peau squameuse, j'ai cru que la bête était vivante. Petits baraquements militaires en pierres inégales. Un peu de linge écru, de la poussière, une vie poussive à l'extrémité de ce pays que j'ai traversé de la tête aux pieds. Deux heures  d'attente à la frontière marocaine, puis le fameux no man's land , qui tire avec fatigue ses langues de sable et son tapis de cailloux. Discussion avec un gardien de chameau , qui dément le terme de no man's land et qui insiste pour me faire crapahuter dans la rocaille minée , vers un repli de terrain qui me permettrait de tout embrasser d'un regard, du poste marocain au poste mauritanien et partant de répérer la piste. Je décline l'invitation et reste sur la piste , les yeux rivés sur les longues balafres laissées par le passage des voitures. Trois kilomètres à pousser le vélo dans ce paysage agressif dont les lèvres de sable s'ouvrent sur des dents saillantes et disparates. Arrivée un peu râpeuse sous le regard placide d'un militaire mauritanien , assis sur une chaise à 3 pieds en plein désert . Feuilletage du passeport, comme s'il s'agissait d'un roman photo. Un peu déçu ... Très peu de disctraction. La chaise,  qui oscille dangereusement. Une chaise à la Ionesco. Mon 2 roues fait maintenant face à son 3 pieds. L'homme se lève, non seulement parce qu'il veut hisser son 1m82 par dessus mon mètre 79 ( c'es tout ce qu'il a retenu du roman photo, il a l'air plutôt fier , se raidit et réajuste son béret kaki pr prendre encore un peu d'altitude )  , mais aussi parce que son supérieur, un black adipeux , arrive en ahanant et cherche à reprendre son souffle. Un grade de plus, peut-être un galon, mais on en est toujours aux 3 pieds qui menacent maintenant de défaillir sous le poids de la hiérarchie. Qu'un pied seulement abdique et j'aurai toute la nuit pour réprimer au poste un fou rire que je sens déjà monter, le temps qu'un militaire déchu retrouve bonne humeur et dignité devant le mètre 82 d'un subalterne. Finalement rien ne tombe, que la nuit sur la Mauritanie qui se voile et le tampon sur mon passeport qui s'étoffe un peu. Calme plat, c'en est fini du ressac caillouteux, seulement des poches de sable d'espace en espace , qu'il faut traverser comme autant de gués. Le soleil crevé s'épanche à la pointe d'une immense dune qui prend des allures de Khéops. Isis est couchée dont les voiles s'obscurcissent . L'étoile du berger s'épingle, puis bientôt le canevas des astres et des constellations tissées d'épaisseur en épaisseur. Je serre à droite les bandes régulières de la route qui se déroule vers Nouadhibou comme les bandages d'une momie. Aucune lune pour éclairer pour éclairer ma course inquiète. Encore 30 km et ma lampe frontale en train de rendre l'âme. A chaque passage de voiture, je me range sur l'accotement qui me stoppe net dans un bruit de sable assourdi. Je distingue des silhouettes dans le désert . Une cénacle d'ombres chinoises qui boivent le thé dans ce salon à ciel ouvert et constellé. Un peu plus loin un camion rangé sur le bord de la route, Allah est arbitraire, et deux hommes qui se prosternent dans le sable. Une femme et un enfant qui me font signe de la main. Près d'eux la tente et les chameaux descendus sur leurs jarrets jusqu'au sol qui qui s'ondule de leurs bosses. Une lampe à pétrole brûle au bord de la route .

 

Puis un taxi me chope gratos , à 15 km et grand rush jusqu'à la ville poudreuse de Nouadhibou, dans les vivats pour la lutte du front polisario et un tube de propagande en espagnol, débité par l'auto radio . Le vélo , la roue à vide qui sort du coffre ouvert et qui prend de la vitesse. 2 tendeurs qui retiennent le tout . Aie aie aie...

Publié dans cyclotropisme

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Ben 03/01/2007 17:23

Silence et recueillement devant un tel récit.
Toujours bluffé, autant par tes exploits que par tes mots! Ton chemin de croix se dessine sous nos yeux de modestes bigorneaux, restés collés au rocher originel...!
Bonne année 2007, si il en est un qui le mérite c'est bien toi!

Seb 03/01/2007 10:07

Salut Mika,J'ai su avec Eric que tu étais arrivé à Dakar... Bravo ton parcours est de plus en plus remarquable et la fierté que j'ai envers toi ne cesse d'augmenter au fur et à mesure de ton périple.Je te souhaite en tout ca une très bonne année et tous mes  voeux de bonheur pour cette année 2007. J'espère que tu a encore pleins de projets en tête et que tu vas continuer à nous faire rever...de par tes photos paradisiaques et tes magnifiques textes.A bientôt Bonne route...bonne continuation...Ciao Ciao Seb

gustave faublert 02/01/2007 13:40

Un jeune homme de dix huit ans, à longs cheveux et qui tenait un album sous son bras, restait auprès du gouvernail, immobile. A travers le brouillard, il contemplait des clochers, des édifices dont il ne savait pas les noms; puis il embrassa, dans un dernier coup d'oeil, l'ile Saint louis, la Cité, Notre dame; et bientôt, Paris disparaissant, il poussa un grand soupir.Gustave

Lieseffect 01/01/2007 00:14

Le relec Kerhuon c pas mal non plus..Bonne année!!!

lebras 31/12/2006 15:23

finalement on a l\\\'impression d\\\'être sur le porte-bagage avec dusable plein  les écoutilles...reste cette vision éblouie des espaces arpentés . Formes , couleurs et saveurs se confondent avec bien entendu quelquespetits cailloux au fond des godasses.Continue Mick ! c\\\'est tout droit !signé : un vieux goëland emplumé.