Nuit dans la grange

Publié le par Mickael

Près d'Albecte , dans la Mancha.

J'avais élu domicile sur les hauteurs d'un petit village, à quelques kilomètres d'Albecete, assez amorphe et insignifiant pour que j'y puisse dormir dans un sommeil profond. Ce que je m'apprête à faire quand un homme, un peu débraillé, passablement éméché, m'enjoint de le suivre. J'accepte son offre, mais non sans prendre la précaution de m'informer sur le personnage en question. Pendant qu'il rebondit en contrebas de la colline avec un vieux tacot, j'avise un petit attroupement d'enfants qui m'observent d'un air intrigué. C'est bien ce que je pensais. Dans un village de cette dimension, resserré autour de son éternelle église, toute la paroisse est traversée par les mêmes courants d'air. Les moindres évènements se répandent comme une trainée de poudre, et les disputes finissent toujours par sortir de l'espace privé pour s'élever en querelle de clocher. Ainsi j'apprend que le dénommé Manolo est connu de tous. Je peux m'engouffrer dans le nuage de poussière laissé par la voiture, précédé d'un petit détachement d'enfants, les plus hardis, que mon hôte chasse comme une vulgaire essaim de mouches. Il en reste deux, apparemment à sa charge, et qui me suivent comme mon ombre dans les petits chemins d'où Manolo tient absolument à me montrer un raccourci pour Albecete. Je finis par interrompre les propos incohérents qu'il me tient sur la soi disante route à prendre et lui demande de rebrousser chemin. Volte face. On retourne vers les quelques lumières éparses du village, lui titubant et urinant, et son fils à coté sautant dans les flaques du haut de ses 6 ans. Quelques minutes plus tard, je me délasse dans une grange généreusement tapissée de foin. Un front est à la vitre. C'est le petit bonhomme de 5 ans, qui pousse maintenant la porte de la grange et essaye ,en vain, de m'expliquer quelque chose. Le père , quelques victuailles dans les bras et toujours un peu plus d'alcool dans le sang, fait irruption. Parmi  les mets qu'il dispose sur le foin, un peu de viande nageant dans un lit de sauce et d'oignons, quelques frites, et pour faire passer le tout, la nourriture et la vie, une grande brique de 5 litres de vin qu'il regarde avec un oeil de soiffard. Tout ca sur le foin. Faute de mieux. Car entre-temps je suis passé par la demeure familiale où une vieille grand-mère, gémissant sur ses articulations rouillées et cuisinant dans le chahut de deux enfants, n'avait sans doute pas vu d'un bon oeil mon immiscion dans sa chaumière. Comme un loup dans la bergerie. Assez d'un satyre en la personne de Manolo !  Lequel, avant que je n'entre , m'avait fait poireauter devant la porte entrouverte directement sur le salon, et d'où j'observais son étrange manège. Il vide une bière dans la cheminée où crépite un bon feu, sous l'oeil placide de la grand-mère, et ouvre un grand livre qui me semble être une bible. Sans doute cherche-t-il, dans le dogme de la consansbstutiation, la confirmation qu'il est  en train de boire bien pieusement, non pas une mauvaise piquette, mais l'intarissable sang du Christ. Comme dans Pulp fiction: l'évangile au beau milieu du péché. Seulement, à ce que je sache, péché d'intempérence. Véniel, donc. Et sur la carrosserie du tacot, un autocollant de la vierge marie, comme on en trouve souvent chez les routiers espagnols, qui parfois les agrémentent d'une photo de femme nue ou d'une covert-girl . Manolo maintenant me fait vis-à-vis, assis dans le foin, les yeux tournés vers moi, débiles et injectés de sang. Son fils est reparti dans la nuit, brimbalant et chaloupant sous le poids de la brique de vin délestée d'à peu près un litre. J'ai l'impression de voir Cosette ramenant son seau plein d'eau chez les Tenardier. Manolo s'entête à me poser des questions dans un espagnol de plus en plus trouble. Je lui répète pour la énième fois que je n'y entend goutte, et que je voudrai dormir. Il est bientot 1 h du matin. Je lui trouve un air de plus en plus mauvais. Voilà maintenant qu'il exige de voir mon passeport, en arguant qu'il est de la guardia civil! Je ne sais pas s'il affabule, mais je commence à me sentir pris au piège dans cette maudite grange. Je n'arrive pas à comprendre s'il veut que je reste où que je décampe. Pourquoi m'a-t-il fait venir ici? A peine ai-je fait mine de me lever et de prendre mon vélo qu'il me " rappelle à l'ordre " et me martèle pour la énième fois que je suis son " amigo " et qu'il n'y a " no problemo " pour passer la nuit. Il finit par s'en aller. Je dors d'une traite et part au petit matin, sur la pointe des pédales pour ne pas réveiller l'ogre en train de cuver sa bière et son vin. Retour sur la grand route, sans aucun raccourci, mais grisé par la vitesse et l'impression d'être un fugitif ...

Publié dans cyclotropisme

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