Sur les routes d'Espagne

Publié le par Mickael

14h30. Il fait chaud depuis Saragosse. En France on aurait déjà déclenché je ne sais quel plan canicule et l'on détecterait chez chaque personne de plus de 60 ans d'inquiétants signes de décomposition. Je m'astreins à boire beaucoup d'eau. Tout va bien, je suis lucide, la chaleur n'a pas encore  anéanti mon systeme central; lucide et loin de mes 60 ans autant que de la Chine. Je viens tout juste de m'arrêter dans un petit village, Albalate del Arzobispo. A moins d'être au bord d'une grande nationale et d'avoir le bruit des camions qui rugissent ( il y en a des régiments entiers sur les nationales espagnoles, c'est toujours le même silence de mort qui règne, et la même impression. Celle de m'être arrêté dans une nécropole pour casser la croûte. Et bien quoi? L'autre jour, j'ai fait ma toilette sur une tombe a l'abandon au dessus de laquelle s'égouttait un robinet. Ploc, ploc. Bruit des secondes qui ne passent plus. Je jouerai bien  dans ces circonstances la musique grincante de " Il était une fois dans l'Ouest " De Morricone sur mon harmonica ( de toutes manieres, Mozart ou " Il etait une fois dans l'ouest, tout serait grincant sur mes levres novices ) . Je savais pertinemment qu'on faisait la sieste dans le sud, mais ce j'inorais qu'on s'y mettait à autant. L'union fait la force. Il n'y a que moi et un essaim de mouches qui à force, finit par me laisser de marbre. Mais je ne crois pas que le marbre puisse fondre comme je fonds. Dans lequel cas Michel Ange aurait l'éternité moins longue. Il faut vraiment que ces kamikazes de mouches pénètrent au fond de mes conduits nasaux pour que je les chasse en expirant violemment l'air malsain. Je ne comprends pas l'envie qu'elles ont de voler sous un ciel si bas, si étroit , si sombre. Voilà ce que je retiens pour l'instant de l'Espagne: des camions, des mouches, des taureaux et des fiestas dont les espagnols sont par dessus tout très fiers. Encore des camions et puis des mouches sur les camions quand les camions s'arrêtent. Ah, et puis , pour brasser à grands coups de pals cet air rendu un peu malsain par lesouffle rauque et carbonique des camions et les bataillons de mouches, d'immenses champs d'éoliennes qui froissent l'air et tiendront lieu pour moi des fameux moulins de la Mancha. Et puisque je ne vais pas dans cette province, théatre du romancera de Cervantès, et que mon imagination n'y peut tout à fait remédier, j'ai dans mes bagages le chef d'oeuvre du maestro espagnol, en train d'écraser de ses 2 tomes les epaules frêles et tragiques de Garcia Lorca. Mais puisqu'en voyage, il faut faire preuve de flexiblité et s'adapter aux us et coutumes locales, je m'en vais faire une sieste.

La chaleur des régions semi-désertiques que je traverse, et à laquelle les espagnols semblent accoutumés, se reconnaît à plusieurs signes: les rios complètement désséchés, un chaos de roc presque nu parcouru seulement d'une végétation maigre et diffuse. La roche semble avoir été passée au fer rouge et la terre être du latérite. Chaque petite bourgade possède assez de bancs pour assoir toute la flegme qui l'habite et de fontaines pour désaltérer tous les gosiers. Les vieillards ont le visage hâlé et buriné. On cherche leur âge aux longs de leurs plissures. Même dans la montagne, le long d'un rio qui épanche un flot poussif entre les parois d'une falaise, je continue d'observer des panneaux " attention taureaux " , là où je m'attendrai presque plus à voir des coyotes. L'idée n'est pas si incongrue puisqu'un homme m'a fait comprendre l'autre jour, apres plusieurs gesticulations et en prenant soin de relentir son débit, que le paysage que j'avais devant les yeux faisait office de lieu de tournage pour de nombreux films qui en ont bientôt fait la renommée. Pierce Brosman, entre autres, serait venu ici pour endosser sa tenue d'agent 007. Mais c'est sans doute les westerns qui ont la part la plus belle part dans ce paysage aux allures de Colorado ou d'Arizona. Je me suis légèrement enfoncé dans les replis du terrain, par des petits chemins poudreux, pour voir de plus près une sorte de canyon creusé dans la roche friable, et qui m'évoque aussit$ot la Vallée de la Mort. Correspondances . On voyage toujours avec une espèce de simultanéité qui transcende les espaces. Je me souviens avoir entendu parler du tournage, rendu catastrophique par les conditions météorologiques, du film Don Quichotte de la Mancha avec Jean Rochefort dans le rôle du fier paladin. C'était peut-être ici. Non loin de ces studios à ciel ouvert, deux villes, dont l'une semble être de circonstance, et tout à fait heureusement placée: Cortès et Bunuel. Ces 2 grands noms font rayonner l'Espagne, mais il n'y en a qu'un auquel je voudrai rendre hommage. Devinez lequel... Pourtant ma route passe exclusivement par Cortès. Tant pis , pour ne rien voir, où plutot pour mieux penser à l'autre, je vais me couper l'oeil avec un rasoir. Ou bien, qu'importe, je regarde l'église comme s'il s'agissait d'un temple azteque remonté ,rutilant d'or ,du fond de l'Histoire , et dans les rapaces qui paraphent le ciel je devine Quetzacoatl.

Beaucoup d'ermitages et de sanctuaires, retirés dans cet outre-monde aragonien torride et désolé, bâtis sur des pitons rocheux, et pour certains taillés directement dans la roche. Cela m'évoque parfois le site grec des Météores où les maisons troglodytes de Cappadoce. Les 7 sceaux du ciel sont presque ouverts, on oscille entre l'extase et l'effroi. Parfois le carillon d'une cloche secoue l'air tendu comme un linceul. Un petit chemin mène au " pic del inferno " . Un univers presque abstrait se devine dans le vol concentrique des rapces . Ou peut-être est-ce l'escorte céleste des archanges. Ces lieux sont parfois haibtés. J'imagine des personnages balzaciens, dégagés du stupre parisien, se refaisant une vertu dans ces austères retraites. Le lys dans la vallée. Eclosion de la grâce où rien ne pousse, où règne l'inorganique, le minéral, où les métamorphoses sont tellement lentes que l'esprit peut se résoudre à l'idée d'un Dieu quelconque , d'une entité immuable . Esprit  qui suit les parois dans leurs rugueuses ascensions. Paysage d'assomption ou bien d'écrasement, selon le point de vue.

La Méditerranée m'arrive par bouffées d'oranges et d'olives. Les premières sont encores vertes pour la plupart, mais j'en trouve à chaparder d'assez mûres tout au long de la route. J'en ai bientôt plein les sacoches. Quelques ceps de vignes attachés sur mon bagage arrière achèvent de me transformer en verger ambulant. Bientôt j'aurai des grenades. Et toujours ces fruits impérissables de Garcia Lorca, quartiers d'orange et de lune. Poésie, jardin des Hespérides qu'argente la lune et le jeu des guitares. Alhambra de rhétorique. J'ai beau sondé l'horizon , je ne vois toujours qu'un bleu sur la palette des bleus . Celui du ciel, bien dégagé depuis que je suis redescendu des plateaux aragoniens par le col de Querol, emmailotté dans une brume que trouaient par endroit les feux des camions renâclant dans les lacets. Après c'est descendu d'un trait jusqu'au soleil et jusqu'à la mer évaporée dans l'autre, et qui vient enfin de m'apparaitre du haut d'une butte. Ce n'est qu'une sorte de trait bleu abstrait qui vibre comme sur une toile de Kandinsky, mais je suis heureux comme les Dix Mille lorsque décimés, débandés, ils virent dans leur retraite leur mer chérie apparaître à l'horizon. Evidemment, une fois les pieds dans l'eau, je sis un peu déçu. La mer est trop bleue pour qu'on y croit. On a du y mettre du colorant pour les touristes qui végètent au bruit des vaguelettes. Dans ce lieu aseptisé, qui semble avoir été créé de toute pièce pour générer de l'argent et rassurer les touristes, je fais tout mon possible pour rester sale, me faire cuire des pâtes avec ma tambouille, lire au lieu des panneux publicitaires du Garcia Lorca, poète on ne peut plus frondeur, et jeter le regard comme un laceau par dessus les grands complexes hoteliers pour attrapper dans leur vol les montagnes qui les surplombent,pelées, taillées comme des silex ou des bifaces, où personne ne va , ni les touristes , ni même le ciel qui semble y avoir laissé des plumes blanches.

Publié dans cyclotropisme

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Tom 23/11/2006 11:53

(jsuis désolé, je ne sais pas pourquoi ça saute autant de lignes dès que je fais entrée, on dirait un vrai gruyère)

Tom 23/11/2006 11:51

Magnifique récit Mika! Vraiment un régal à lire, chaque mot, chaque phrase.
J'en profite pour faire reférence à la 2eme news sur la nuit dans la grange. On peut dire que ça te fait de sacrées experiences :D
On croirait voir un film ou un lire un livre. Tu vas commencer à avoir des points communs avec les péripéties du "Carnet de voyage" d'Ernesto Guevara!
 
Les photos  du Maroc sont superbes. J'adore le bleu massivement présent sur leur maison (le fameux bleu Majorelle). J'apprecie particulièrement la photo 1245 (bon en l'occurence c'est pas le meme bleu ^^), on croirait percevoir la caverne d'Ali Baba sur la droite! 
 
Bon route cher ami!