Lever de rideau

Publié le par Mickael

Premiers coups de pedale. Je souque comme un forcene. Cela descend d'un trait vers le port de plaisance de Brest, et pourtant je pousse comme s'il me fallait gravir le Golgotha. Qu'est-ce derriere moi? Les jardins de Gethsemani? Le paradis perdu? Pour Proust ce paradis sur lequel on a tant glose, objet de tant d'iconographies fantasques quand on l'ouvre a une dimension metaphysique, est toujours derriere nous. Baudelaire aussi, sous son archet nostalgique, deploie les " verts paradis des amours enfantines ". Cela pese lourd d'emporter le paradis avec soi. Je pedale d'autant plus. Je pedale et c'est un metronome en moi a]qui se regle. Repetition, accoutumance, familiarite du geste et de l'effort .Je pedale et ce moulin des deux jambes ne cessent de moudre, de broyer, de dissoudre, en lieu de grain, ce que j'ai de peur, d'aprehension, de doute, ce qui pourrait encore lever le pied de l'etrier. Je pedale, c'est peu de chose en somme mais trop dans ces conditions pour que je le tourne en derision. " Tempete sous un crane. " Brest tu t'eloignes. Azenor et moi sommes restes trop longtemps dans la grisaille de tes bastides. Le soleil a fini son chemin de ronde au penchant de tes remparts. C'est dit. Il plongera bien son glorieux attelage d'un autre ciel dans une onde nouvelle. Plus loin que l'Atlantique ou que ces mers interieures en moi que je porte et qui risquent, comme celle d'Aral, de se retracter comme peau de chagrin, de tarir et de s'evider a force de s'ecouler dans de petits canaux indifferents qui font s'echouer sur la bourbe de leurs berges des carcasses de sirenes. Cela fait deja quelques coups de pedale. Le vieux pont de Plougastel aligne son tablier. L'Elorn en bas, consent a ce que je l'enjambe, comme Cesar et son armee enjamberent le Rubicon. L'entreprise est plus dure qu'on ne croit. C'est juste a cet endroit que l'Elorn sort de son lit et moi de ma chrysalide. Peau neuve et coups de pedale. J'ai risque derriere l'epaule un coup d'oeil et le coup de grisou du passe qui vous remonte a la gueule. Le passe aux yeux de meduse, le passe qu'il faut savoir dompter comme un psylle. Le passe qui danse qu bout d'un baton. Le passe qui croupit dans l'assechement d'un puits. Bientot il n'y aura plus assez d'eau pour que Narcisse s' y reflechisse.Passe qui vous prend en filature et qui s'arrete au bout du quai. Passe dont il faut apprendre a se passer. Ulysse a perdu son nom, Tristan sa raison. Cela s'apprend. Cela se recupere aussi. Entre les deux peut-etre aura t'on bu des philtres et croise des sirenes. Et peut-etre au creux de la vague, entre Charybde et Sylla, malgre le tribut des compagnons a la mer, verra-t-on emerger les cimes englouties d'une Ys ou d' une Atlantide. Non vraiment les auspices sont favorables. Trop de brume pour que je distingue un quelconque regret. Les vapeurs venant du port de commerce epaississent encore un peu l'en deca des choses. La Pythie de Delphes a du prendre ses quartiers entre les cuves de methane et les tuyauteries. Le fantome de Mac Orlan rase les murs du quartier de Recouvrance et ceux de ma memoire. Non vraiment, il ne reste plus grand chose. La brume de l'Histoire et des songes. " Il pleuvait ce soir la Barbara... " La Fayette et La Perouse inexorablement ont appareillle. Les morts n'ont plus d'amarres. Leurs sextants sont ouverts aux astres d'au-dela. " Partir, c'est un peu mourir " , dit l'adage. Le voyage nous envoie ad padres. C'est un peu etre Lazare et chaque jour faire un pas de plus dans l'etonnement. Deplacement dans l'espace, deplacement dans le temps, melange des genres et des registres. Si nous sommes au theatre, le drame qui s'y joue transcende assurement le carcan des regles classiques. Le rideau se souleve et claque a tous les vents. Passer du sublime au grotesque, avoir les pieds dans la fange et la tete baignant dans un grand vasque d'etoiles. Passer d'une rive a l'autre, chercher un gue, un defile dans la montagne, pour atteindre une autre latitude. Passer du coq a l'ane, mais comme s'il s'agissait d'une reincarnation. Revenir comme Orphee des enfers, comme Thesee des pattes enigmatiques du Sphinx. J'y reviens, a cette cite du Ponant, citadelle, rempart ouvert au 23 creneaux de mon age. Encore un coup d'oeil. Je resasse. Le goulet n'est pas si large que l'Elorn ne s'y etrangle un peu. Que le diaphragme s'ouvre et se bloque, que les levres au goulot patientent un peu. Partir, boire la cigue a petites gorgees. un coup d'oeil et pourtant je sais qu'on n'y voit pas plus, que Brest aime sa brume comme un habit qui tomberait juste a ses epaules. Cela lui donne quelque chose d'austere, de monacal, on dirait d'ou je la contemple qu'elle a mis sa bure et l'Elorn a son terme s'y noue comme une cordelette aux reins d'un franciscain. La pluie qui n'est jamais loin a l'air souvent de redresser les murs de son bagne, de refondre ses barreaux. Le pont est passe. Alla jacta est. Je crois avoir repris mon souffle a chaque arche. Cela m'a paru long. Le soleil bientot tire un pan de brume, mais je suis passe de l'autre bord. La declivite du terrain me derobe a moi-meme. Il n'y a plus de perspective que devant. A partir de ce jour l'aube est un boulevard. Je pedale donc je suis. Et j'essuie la sueur a mon front. Il viendra bien assez tot le temps de voyager a rebours. Pour l'instant je travaille avec d'autres a " faire de mes reves des souvenirs. "

Publié dans cyclotropisme

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maela 07/10/2006 14:26

Bon micou j'avoue j'ai pas tout compris, mais j'adore la citation finale!

Anthony 27/09/2006 16:51

Terrible Mick, continue a nous vomir ta prose, je la range tous pret du coeur enveloppé dans un slip endiablé!